CHAPITRE SEPTIEME ~ APERTO LIBRO
(A Livre Ouvert)

L'univers, c'est un livre, et des yeux qui le lisent.

Ceux qui sont dans la nuit ont raison quand ils disent :
Rien n'existe ! Car c'est dans un rêve qu'ils sont...

Victor HUGO , L'univers, c'est un livre...
(Dieu)

es jours passèrent sans voir Kain sortir des appartements royaux : le maître des vampires s'était muré dans une solitude quasi-complète.
Un soir pourtant, la porte de ses quartiers grinça sur ses gonds, et la face blafarde de Kain troua l'obscurité, tel un masque funéraire renvoyant une lumière inexistante. Il rasa les murs tel un spectre ; ses yeux de brandon jetaient une nimbe rouge sur la muraille. Seuls ses pas résonnaient dans l'immense édifice endormi ; ses fils, réfugiés dans le Palais familial de peur de l'épidémie de mutation qui avait infestée les terres de l'Ouest, étaient calfeutrés dans leurs quartiers privés. Mais Kain savait bien que cela ne ferait que retarder l'inévitable : lui même sentait une immense faiblesse l'envahir de plus en plus depuis que Raziel était mort... On aurait dit que la terre cherchait à se venger de la disparition de Raziel... Après tout, était-ce vraiment impossible ?... Les gargouilles de pierre, murées dans un silence éternel, suivaient de leur regard immobile la silhouette du roi vampire devenu le jouet d'une seule obsession, d'un seul souvenir qui ne voulait pas mourir... Un roi devenu serf d'un passion interdite qui le consumait, telle la cire d'une bougie par la flamme... Il s'arrêta devant un seuil richement décoré, sortit un trousseau de lourdes clefs, en choisit une, l'introduisit dans l'imposante serrure et ouvrit la porte juste ce qu'il fallait pour le laisser passer :  une lumière fantasmagorique illuminait cette antichambre, qui avait appartenu à son défunt Raziel... Aucune pièce de ce palais n'était aussi belle, lumineuse et tranquille que celle-ci : sans bruit, il écarta les cieux de lit, en s'imaginant que son cher enfant dormait profondément sur la couche brodée de fils d'or et d'argent : Raziel n'avait jamais apprécié le cercueil... Désemparé, il se détourna. Il alla vers les fenêtres à petits carreaux : elles étaient larges et hautes de deux mètres : Raziel avait toujours détesté l'obscurité, contrairement à ses semblables, et ses fenêtres étaient les plus grandes de tout le palais... Il était si différent des autres...et il avait fallu sa mort pour que Kain se rende enfin à l'évidence : son fils n'était pas ce qu'il paraissait être... Il caressa doucement les vitres lisses mais poussiéreuses, les montants, les gonds...
Il se dirigea ensuite vers l'orgue : c'était un cadeau que Raziel lui avait demandé pour ses deux cents ans. La musique avait alors envahi le palais, et cela avait été un enchantement : les mélodies célestes que son fils tirait de cet instrument, comme s'il reproduisait la musique du Paradis, lui réjouissait le coeur et apaisaient ses colères et ses fureurs guerrières...
Il frôla une touche, et un son sinistre retentit, un son funèbre : l'orgue ne chantait que sous les doigts de Raziel, et il savait que son maître ne viendrait plus jamais jouer avec lui...
Il se tourna vers la bibliothèque en lambris de bois précieux, et prit un écrit au hasard : le récit de Janos Audron, le père des vampires... Janos, un fieffé imbécile, qu'il avait rencontré jadis... Cet ouvrage était une copie remarquable. Une page était cornée : Raziel n'avait pas eu le temps de le finir...
La seule vue de cette page pliée lui procura un sentiment de solitude insoutenable : il était de nouveau seul dans sa malédiction, aucun de ses fils ne pourrait prendre la place de son premier-né... Il s'attendait à voir Raziel entrer, lui prendre l'opuscule des mains, s'asseoir, comme à son habitude, sur le rebord de la fenêtre et continuer de lire où il s'était arrêté... Il pria pour que cela se produise, pour que rien ne soit arrivé, pour que Raziel soit toujours en vie... mais aucun délire de ce genre ne se produisit dans son esprit malade.
Dans la lumière irréelle, les pages lui semblaient tachées de sang...
Revenant au lit, il prit délicatement le draps d'organsin entre ses griffes : il le passa sur sa joue, sur son visage, sur son corps embrasé, comme pour essayer de capter l'essence de Raziel... Soudain, il s'écroula à genoux sur le lit, pressant de ses lèvres desséchées l'oreiller de satin bleu qui avait porté le sommeil et les rêves de son enfant.
Aussitôt, il s'accroupit devant le petit coussin, tête baissée, et resta là, abîmé dans cette contemplation morbide, absorbé dans une muette prière, dans l'abandon total d'un père qui reste prostré devant le corps de son fils défunt, et qui espère le voir revenir à la vie...
Son trop-plein d'algie épuisé, il arrangea le lit, et sortit silencieusement de la chambre pour rentrer dans la sienne. Mais ses extases n'avaient pas échappé au grand papillon de nuit qui battait la vitre de ses ailes gracieuses :

R - «Ainsi... tu ne m'as pas oublié... père... ?»

Et, contrairement aux idées reçues, une larme de sang perla à sa prunelle émeraude...

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