CHAPITRE SIXIEME ~ ARGUMENTUM BACULINUM
(Argument au Bâton)

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j'écoute le glas ;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Hélas !...

Victor HUGO , Exil
(Les quatre vents de l'esprit)

urant des années, Raziel chercha l'obscurité de Nosgoth : il traversa des villes, des villages, des campements de nomades, des montagnes, des forêts... Il ne lui fut pas difficile de se procurer des vêtements et des armes : son charme opérait également sur les humains, qui le trouvaient tout bonnement fascinant. On lui offrait tout ce qu'il voulait, moyennant un dîner en tête à tête ou un rendez-vous galant...
Les mortels commençaient à lui plaire : il ne les avait jamais approché de si près, alors ils n'apparaissaient plus comme des proies potentielles ; il s'intéressait à leur vie quotidienne, si extraordinaire à ses yeux de vampire. Il considérait les femmes comme de charmantes créatures enjouées et toujours prêtes à rendre service, et les hommes comme des êtres intéressants et capables de construire des choses impossibles... Il appréciait leur art qui était un genre d'immortalité, surtout les cathédrales : elles le subjuguaient tant et si bien qu'il pouvait rester des heures devant le timbre d'un de ces édifices à contempler les scènes de pierre... il aimait particulièrement les scènes représentant des anges célestes, mettant à mal des démons furieux...
Les gens qu'il rencontrait lui parlaient sans peur car il avait trouvé le moyen de dissimuler ses ailes aux regards ; sa peau, maintenant insensible au soleil, avait prit une teinte dorée ; quant à ses canines, il lui suffisait de sourire sans excès pour qu'elles passent inaperçues : Raziel se fondait parfaitement dans la masse du peuple mortel débordant de vie.
Devenu passionné d'architecture religieuse, il consulta nombre d'ouvrages sur les cathédrales et les églises du temps passé : la cathédrale d'Avernus, qui avait survécu à de nombreuses guerres, était une merveille à voir absolument ; sa construction avait été commencée par Dame Azimut et finie par un architecte devenu évêque d'Avernus, Everard d'Avery... Raziel se promit de la voir un jour...
Mais en fouillant un peu partout dans les livres religieux, il dénicha par hasard un opuscule sur les anges, et découvrit son propre nom sous la gravure d'un être céleste dotée de six ailes : «Raziel, l'ange du Secret de Dieu, porteur du trône divin et recteur de l'ordre des Cherubim...» Etait-ce une coïncidence ? Kain avait-il choisi sciemment ce nom et en connaissait-il la signification ? Un ange de Dieu... lui ? Mais il y avait bien peu d'informations sur cet ange et il dû abandonner ses recherches : la cathédrale d'Avernus était semblait-il dédiée à cet ange, peut-être en apprendrait-il plus là-bas...
Il resta un an dans un petite ville de l'est appelée Stahlberg. Il devint vite une curiosité, une légende locale, et des gens venaient de très loin pour contempler ce «jeune homme» à la beauté sans nulle autre pareille et qui semblait savoir autant de choses que les sages les plus âgés : il prodiguait sa sagesse à qui voulaient l'entendre...
Mais le moment vint où il fallut partir, retrouver ses racines maudites, pour accomplir, peut-être, la tâche qu'on lui avait confié... Mais en quittant le monde des mortels, plein de lumière, il se dit qu'il aurait apprécié être un humain...

Le ciel commençait à se couvrir, et le soleil fut masqué par des gaz méphitiques ; Raziel fut à nouveau enveloppé de ténèbres. Il vit des humains terrifiés s'enfuirent, lui criant de faire demi-tour.

«C'est la guerre là-bas !!»

A leurs vêtements, il reconnut les humains du territoire de Zephon, son troisième frère...
Au loin, dans les brumes fuligineuses, il aperçut la tour de la forteresse de Zephon : rien ne semblait y bouger...

Après quelques escalades, il arriva au pied de la citadelle. Avec ses griffes acérées, il grimpa le mur de roche, et atteignit une croisée au vitrail cassé ; il atterrit en souplesse sur le parquet vermoulu qui craqua bruyamment sous son poids. Il fit des yeux le tour de la pièce plongée dans la pénombre : les meubles étaient renversés, les coffres pillés, la porte éventrée... Nul doute que les humains du coin se soient rebellés devant la tyrannie zephonique, et avaient ensuite battu en retraite avec leur butin...
Qu'est-de qui avait bien pu décider ces mortels à se révolter, malgré la peur que leur inspirait leur tortionnaire ?... Par la porte, il jeta un regard dans le couloir : aucun mouvement. Il descendit le long escalier en colimaçon, pour arriver dans ce qui était autrefois la nef principale... Cette cathédrale avait  été le symbole de la résistance des humains face «fléau» vampirique : elle avait abrité nombre de moines-guerriers qui croyaient dur comme fer que leur Dieu pouvait encore les sauver. Ses grandes salles avaient jadis résonnés de cantiques sacrés et de chants guerriers ; aujourd'hui, ils s'étaient tus...
Devant la splendeur des cathédrales des humains, Raziel ne put que pleurer sur le sort de celle-ci, qui avait dû être d'une beauté fastueuse en son temps, et de voir ce que Zephon en avait fait, le symbole de son empire, le rendait fou de rage. Quel gâchis !
Il lui sembla que l'église s'ébranlait, remuait, s'animait,comme pour essayer de se débarrasser de cette atmosphère corrompue qui était venue l'empoisonner ; que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n'était plus qu'une sorte de pachyderme prodigieux, qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompe et l'immense drap rouge au symbole de Zephon pour caparaçon...
La vaste voûte du plafond donnait l'impression qu'un être supérieur regardait en bas... Pendant un instant, le vampire, frêle créature abandonnée de Dieu, eut conscience d'une présence vague et indéfinissable ; était-ce que les humains appelaient «présence divine» ?... Une peur panique irradia de son coeur : Dieu existait-il ?...
S'il n'existait pas, pourquoi l'Homme aurait-il mit tant d'énergie à construire ce genre de lieu ? Il comprit pourquoi les mortels avaient besoin de croire en quelque chose : la solitude est moins douloureuse quand on sait que quelqu'un, quelque part, vous aime et vous protège... Et lui ? Quelqu'un l'attendait-il quelque part ?
Quelqu'un le pleurait-il, là-haut ?...

«... ... Et si tu venais a moi ?... ...»

Une sombre aura vint assombrir cette présence céleste ; en se retournant, il aperçut une ombre dense qui se balançait d'avant en arrière ; c'était un Zephonim, mais son apparence le pétrifia d'effroi : la créature avait six bras articulés qui se plantaient nerveusement dans le sol, et un corps minuscule qui se dandinait de façon obscène... C'était une gigantesque araignée mutante qui se tenait devant lui : la peau d'un blanc crayeux trahissait une alimentation uniquement constituée de cadavres pourris... Le Zephonim avait dégénéré pour devenir cette horreur toute de griffes et de dents, qui n'était sûrement plus capable de parler ou de penser...
Raziel prépara sa faux à deux mains. Il approcha telle une anguille de son adversaire affamé, qui se dressa sur ses pattes arrières ; il devait faire plus de trois mètres de haut ainsi debout. Raziel se prit à plaindre la pauvre créature...

«TRrAAîîîTrReeEEuuU !!»

Le Zephonim bondit ! Vif comme l'éclair, Raziel esquiva le coup et jeta son arme en avant : elle pénétra la poitrine osseuse de la créature qui se tordit, tel un ver à l'agonie qui se refuse à mourir. Il tua ainsi un vampire pour la première fois...
Raziel jeta le cadavre au loin en éparpillant des gouttes de sang noir : même le sang ne pouvait plus être consommé ; cette créature était pourrie jusque dans son sang... Qu'avait-il bien put se passer ? Ses frères avaient-ils subi les effets de cette mystérieuse mutation ? Que serait-il advenu de lui s'il était resté à Nosgoth ? Aurait-il fini comme ce pauvre être ?...
Il fit deux autres mauvaises rencontres, mais il semblait clair que les Zephonim avaient quitté la cathédrale pour tenter leur chance au dehors ; il n'y avait aucune trace de Zephon.
Les salles successives le conduisirent dans la cour, où les remparts le cernaient. Mais il banda ses muscles, remua ses ailes qui avaient maintenant grandies, prit son appui et bondit : son vol le porta au-delà des fortifications ; il retomba sur les genoux de l'autre côté.
Là, il s'orienta. A partir de la forteresse de Zephon, il savait où se diriger : le Palais des Clans était au sud-ouest. Gardant sa faux à la main, il s'enfonça plus avant dans la pénombre de ce pays à l'agonie qu'il se surprit à haïr de plus en plus...

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