CHAPITRE TROISIEME ~ AETERNUM VALE
(Adieu pour Toujours)

Garde à jamais dans ta mémoire,
Garde toujours
Le beau roman, la belle histoire
De nos amours !...

Victor HUGO , Garde à jamais dans ta mémoire
(Toute la lyre)

ain congédia ses fils ; ils rejoignirent chacun leurs quartiers privés. Kain resta donc seul sur son trône, ruminant de sombres pensées. Une étrange sensation le prit au ventre, qu'il n'avait encore jamais ressenti. Le sentiment d'avoir perdu quelque chose de précieux, d'unique, de pur et de beau... quelque chose qu'il aimait sans le savoir vraiment...
Son fils, son Raziel si gentil, son ange si délicat, si enjoué n'était plus. Kain appuya son front contre le monumental dossier de son trône et il apprécia sa fraîcheur, qui calmait son début de fièvre. Il soupira douloureusement :

K - «Oh ! il doit être froid à présent !...»

Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer le corps splendide de cette créature sans vie, déchiré, brûlé... Cette beauté d'un autre univers flétrie à jamais, perdue aux yeux du monde... Plus il essayait d'écarter cette pensée, plus elle s'insinuait en lui, sournoise et implacable... Des souvenirs aussi... Le premier jour où, avec un émerveillement paternel indiciblement humain, il avait vu les fines canines de Raziel pointer hors de son palais... la douceur de ses mots de tendresse sur son fils alors qu'il dormait... la délicatesse du papillonnement des doux cils noirs de Raziel, leur caresse sur sa joue quand son «petit» lui parlait de ses secrets d'enfant... La fascination de son «louveteau» quand celui-ci trouvait un objet qui, à ses yeux, était un trésor : un petit caillou aux reflets de diamant... un brin d'herbe rousse qui faisait de la musique... Et ces instants de bonheur sublime où il sentait la petite main de Raziel, alors humains, se serrer autour de son doigt... sa caresse sur sa joue de rose sans aucune imperfection... Pour la première fois depuis de nombreux siècles, il n'était plus seul. Mais, après deux siècles de paix heureuse, elles brisèrent tout... ses ailes... Avec elles, la beauté de Raziel s'épanouit comme une fleur qui s'ouvre au soleil... cette beauté passa de celle d'un enfant à celle d'un adulte... Il était devenu un rival : ce n'était plus un innocent enfant vampire, mais un être à faire plier... Au début, ces jolies petites ailes de fée n'avaient alarmés personne... mais elles grandirent avec Raziel... et avec lui, sa beauté intolérable pour Kain, chez qui la laideur tenait lieu de puissance et d'autorité. La beauté, c'est la faiblesse ; et la beauté de Raziel, c'était sa faiblesse à lui, Kain... Malgré lui, Raziel se développa angéliquement : il s'éloignait de plus en plus de l'état du vampire pour s'approcher de l'état... angélique ! C'était devenu insoutenable...
Il fallait qu'il fut châtié, car ces ailes lui revenaient de droit, à lui, Kain ; son bébé, son tout-petit, son amour, son ingénu, le seul soleil qu'il pouvait regarder sans crainte, l'avait trahi... Pourquoi ?...
Kain en était là de ses méditations quand il ouvrit enfin les yeux : devant lui, avec ses ailes immatérielles, Raziel l'observait ; c'était un ectoplasme : il était nu, il était libre, il était mort ; de sa griffe, il invitait son père à approcher... Kain se leva lentement, de peur d'effrayer l'apparition...
Tout en marchant, il s'éblouit encore de son oeuvre : les pectoraux de son enfant ne se soulevaient au rythme d'aucun souffle ; ses cheveux fuligineux paraissaient encore plus noirs sur son derme blanc ; il exerçait encore sur Kain une fascination,  plus seulement du fait qu'il était son fils : il avait devant lui l'image d'un être diablement séduisant...
Kain se mit à enlacer l'apparition de ses bras tremblants...

R - «Ooh, père... comme j'aime sentir tes bras se refermer sur moi... comme jadis...»

Soudain, Raziel sembla se débattre dans ses étreintes : il tentait de le repousser en vain, car Kain le tenait fermement : pour rien au monde il ne l'aurait laissé s'échapper...

R - «Non ! non ! arrête ! Tu me consumes !»

Kain sentit la chair spectrale de Raziel se pétrifier, ses bras retomber à ses côtés, ses ailes devenir flasques... Sa tête roula sur le côté, et Kain put voir, là où brillaient auparavant deux émeraudes, deux orbites vides. D'horreur, il lâcha le cadavre-fantôme. A genoux, la tête entre les mains comme pour se protéger d'une lumière qui n'existait pas, Raziel se calcina devant Kain ; il dû subir le châtiment de voir de ses propres yeux les souffrances qu'il avait fait en-durer à son fils dans le Lac des Morts... Bientôt, il ne resta de son enfant bien-aimé qu'une belle figurine de cendres, une statue de poussière. Quand Kain effleura la joue de scories, la fragile sculpture se désagrégea... Tout s'était fait si vite... Mais ce n'était qu'une vision, par laquelle il avait tué Raziel une seconde fois... Etre un vampire vous contraignait à avoir perpétuellement un pied dans le monde des vivants et l'autre dans celui des morts, si bien qu'à force la différence entre les deux n'est plus si évidente... Ce beau garçon, ce lis vierge, cette coupe de pudeur et de délices n'était plus qu'un tas de poussières à ses pieds... plus qu'un souvenir douloureux, amer, déchirant pour son coeur de père... mais toujours là...
La fièvre le poursuivit jusqu'à «l'aube»...

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