CHAPITRE DIX-NEUVIEME ~ DULCE ET DECORUM EST PRO PATRIA MORI
(Il est Doux et Beau de Mourir pour la Patrie)

«Ceux qui t'assiègent, ville en deuil, tu les conquiers.
La prospérité basse et fausse est la mort lente ;
Tu tombais folle et gaie, et tu grandis sanglante.
Tu sors, toi qu'endormit l'empire empoisonneur,
Du rapetissement de ce hideux bonheur.
Tu t'éveilles déesse et chasses le satyre.
Tu redeviens guerrière en devenant martyre ;
Et dans l'honneur, le beau, le vrai, les grandes moeurs,
Tu renais d'un côté quand de l'autre tu meurs...»

Victor HUGO , Paris bloqué
(L'Année Terrible)

a nouvelle de l'avancée de l'armée des vampires dans les terres de l'Est mit toute la contrée en branle-bas de combat : partout, on vit se dresser des tours de garde garnies de soldats volontaires, et jusque dans les plus petits villages, la surveillance et les couvre-feu furent de plus en plus sévères ; on voyait de moins en moins de monde dans les rues, et seuls les bâtiments consacrés restaient ouverts et illuminés la nuit. Une peur viscérale semblait étrangler le pays, et la terre retenait son souffle sous le lourd pas des armées humaines en marche pour défendre leur patrie contre la menace grandissante.
Le roi lui-même, Ottmar V, dit «Le Valeureux», dû se déplacer de Willendorf à Avernus afin de coordonner les unités de combat, car combat il y avait à craindre : Avernus était la place forte la mieux gardée des terres de l'Est et aussi la plus éloignée de l'armée ennemie ; mais aussi, et surtout, c'était la cité la plus peuplée et la protection du peuple était la priorité absolue : aucun vampire ne devait plus passer les remparts ; la mort d'Aurore de Malte fut le déclencheur de toute une série d'évènements dont la mobilisation générale de l'armée fut le premier. Les gens du commun n'étaient pas inactifs : certains envoyèrent leur famille de l'autre côté de la Marche de l'Est, en sécurité derrière les hautes montagnes ; d'autres au contraire vinrent de très loin pour prêter main forte aux habitants et faire face à l'horreur qui avançait lentement mais sûrement. Les enfants en bas âge, incapables de supporter un long voyage, car on était en hiver, avaient été rassemblés avec leurs mères dans la cathédrale protectrice, tandis que les pères et les jeunes hommes volontaires et pleins de bravoure patrouillaient à l'extérieur de la cité.
Des avant-poste furent dressés aux abords de la forêt de Termagent, mais pas trop loin cependant, car les hommes craignaient les esprits malins qui habitaient ces frondaisons.
Cette forêt avait été la scène de nombreux évènements étranges, mais et surtout, c'était ici que Vorador le vampire avait jadis élu domicile, et son manoir abandonné ne semblait pas vouloir tomber en ruine, tant la terrifiante présence de son ancien propriétaire semblait s'enraciner dans les murs mêmes ; personne ne s'approchait jamais de là.
Un peu plus au sud, les villages de paysans rentraient leurs troupeaux en hâte, mais ils ne possédaient pas beaucoup d'armes et ils savaient qu'ils seraient les premiers à souffrir des assauts ennemis ; ils ne se faisaient d'ailleurs pas beaucoup d'illusions sur leur sort. Ils ne leur restait que la prière et le secret espoir que le roi enverrait des troupes pour les protéger.
Mais l'Est tout entier attendait son destin.

Mais vint le jour où l'armée des «non-morts» arriva en vue des remparts de la ville ; heureusement, les vigies, postées sur de grandes et minces tours de bois surplombant la forêt, avaient bien tenues leur rôle : les soldats furent alertés un jour à l'avance et purent alors se préparer à recevoir les demandes de leurs envahisseurs. Quant aux nouvelles des autres villes, elles n'étaient guère encourageantes : elles s'étaient presque toutes rendues et les pillages et les massacres avaient fait retentir dans le ciel empourpré de fumées nocives des cris d'horreur et de mort ; les survivants étaient maintenus enfermé chez eux avec juste le nécessaire pour vivre. Kain semblait décidé à conquérir tout Nosgoth cette fois.
Aussi quand les vampires firent leur apparition, au jour ou à la nuit on ne sait le dire car leurs feux méphitiques embrumaient déjà le pays, ils furent accueillis comme il convient par des portes closes et des remparts hérissés de lances acérées. Cependant, ils ne semblaient pas vouloir s'approcher davantage : Kain installa son camp non loin de la ville en alerte et entoura celui-ci de fortifications et tout autour d'Avernus également pour empêcher les fuites éventuelles. Il ne semblait pas près à se frotter à la glorieuse cité qui avait survécu à tant de guerres.
Mais environ dix heures après son installation, Kain vint à dos de cheval descendre la colline de Termagent jusqu'aux portes de la ville : il n'était accompagné d'aucune escorte et Raziel, caché derrière les remparts, se demandait où étaient passés ses lieutenants. Peut-être en retrait quelque part, attendant le début des hostilités.
Le cheval alezan de Kain secoua son mors et sa crinière de feu voltigea comme des braises dans l'air surchauffé ; Kain attendit quelques instants avant de parler haut et fort vers les hommes du chemin de ronde :

K - «Je suis seul et je n'ai pas d'arme : je viens faire une proposition à votre roi, à moins qu'il ne désire la guerre dans l'instant.»

«On t'entends très bien de là où on est, démon !»

Mais un messager parti pour la maison royale et avertit le roi que la paix était encore possible.
Ottmar prit alors son destrier gris et se dirigea vers l'imposante porte de la cité. Mais les gardes ne voulurent point le laisser passer :

«On ne peut ouvrir les portes ; que votre Majesté nous comprenne.»

Ottmar, roi juste et tolérant de nature, demanda l'avis de ses conseillers, qui montèrent à leur tour sur les remparts ; le plus avisé, un homme âgé du nom de Aldous, parla à la place du roi :

A - «Notre roi ne peut sortir sans avoir la certitude que votre armée n'attaquera pas tant qu'il ne sera pas en sécurité !»

K - «Regardez mon ami, mes soldats sont très loin, et y aurait-il une attaque, que vous auriez tout votre temps pour mettre votre vieillard à l'abri.»

A - «N'insultez pas notre roi, car lui au moins sait tenir parole !»

K - «Je n'ai pas de respect à avoir envers vous ! Je suis en position de force et vous ne pouvez exiger quoi que se soit !»

Le cheval de Kain commença à s'agiter et se cabra sous le poids de son cavalier.

K - «Soit ! Je comprends que vous ne vouliez pas me faire confiance. (Là, Kain eut un petit rire.) Permettez moi au moins de parler à votre roi, que se soit là haut ou ici en bas !»

Ottmar apparu au-dessus du rebord de pierre, minuscule forme se détachant sur le ciel brûlant.

O - «Parle, vampire, que demandes-tu en échange de la paix ?»

K - «Oh ! je ne demande pas grand chose : je veux juste récupérer quelque chose qui m'appartient.»

Là, Raziel ne put s'empêcher de se recroqueviller contre la paroi de pierre du rempart derrière lequel il était caché, espérant masquer sa présence.

O - Nous n'avons rien ici qui puisse t'appartenir, vampire, alors passe ton chemin !»

K - «Oh que si, un membre de ma famille que j'ai honteusement banni jadis, mais que je veux voir revenir instamment !»

Médéric, qui se tenait au côté du roi, en armure et en arme, se tourna vivement vers Raziel qui se trouvait non loin de là, et dans son regard une peur immense se peignit.
Un murmure parcouru les rangs des soldats et ceux qui n'aimaient guère Raziel se mirent à crier «Livrons-le ! Livrons-le !»
Kain eut une sourire de pur plaisir :

K - «Je vois que vous savez de qui je parle. Aussi je ne réclame rien d'autre que ceci : livrez-le moi et vous aurez la paix !»

O - «Et tu imagines que je vais te croire, démon ?! On ne peut faire confiance à ceux de ta race maudite ! Tu nous attaqueras malgré tout !»

K - «A ta guise ! Mais si je n'ai pas Raziel demain à la première heure, tu verras ta cité s'embraser !!»

Sur ces mots, Kain fit pivoter sa monture et rejoignit ses rangs au grand galop.

Le roi descendit des remparts, le visage las comme si toutes les peines du monde venaient de lui tomber dessus :

Méd - «Sire ! vous ne pouvez pas faire ce qu'il dit ! Ne lui livrez pas Raziel !»

O - «Mais mon enfant. que faire d'autre ? Je ne vois nul issue, car malheureusement ce démon a raison : nous ne pouvons exiger quoi que se soit. Il faut lui obéir.»

«Qu'on amène le vampire !»

Mais Raziel avait déjà disparu en catimini et personne ne put le trouver de par la ville.

«Nous sommes perdus : si ce démon s'est enfui, le seigneur vampire rasera la ville en croyant qu'il est encore là ! Il faut le trouver et vite !»

Le peuple entier se massa alors à la porte des de Malte, où Philander et Abelardo, le père d'Aurore, les refoulèrent avec force brusquerie : les membres des deux familles tenaient Raziel en haute estime, et il n'était pas question de le livrer, eusse-t-il été à l'intérieur. Mais il n'était nul part.

P - «Vous préférez livrer un innocent au lieu de vous battre pour protéger votre foyer ? Quels braves vous faites ! Vous nous faites honte !»

Médéric eu alors recours à sa dernière chance : il était au courant de la présence de Melchiah dans la vieille église abandonnée, et il n'avait confié ce secret à personne : le frère de Raziel savait peut-être où il était ; Melchiah avait de l'affection, en même temps que beaucoup de jalousie pour Médéric, car il savait que son frère l'aimait, mais il ne put rien lui apprendre :

Mel - «C'est toi, Médéric ? Va-t-en donc d'ici, je ne me suis pas nourri ce soir, et je n'ai aucunement envie de te voir ou de t'égorger, au risque de m'attirer les foudres de mon frère !»

Méd : «Justement. Où est-il à ce propos ?...»

Mel - «N'est-il pas toujours avec toi ?...»

Tout en restant à une distance respectueuse, Médéric narra à Melchiah les évènements récents :

Mel - «Raziel est parti, dis-tu ? Non, je ne l'ai pas vu depuis hier soir. . Kain est venu pour lui, c'est ça ?»

Mé - «Oui, je suis désolé.»

Mel - «Tu viens pour le livrer ?.»

Mé - «NON ! Jamais je ne ferais une chose pareille ! Je veux le cacher dans un endroit de la ville dont j'ai seul connaissance, car le peuple veut le rendre à Kain ! Je ne peux laisser faire ça, de par ma promesse.»

Mel - «Je sais.»

Mé - «. ? .»

Mel - «Je crois que Raziel est parti pour de bon cette fois.»

Mé - «Parti ? Mais pour où ?»

Mel - «Je ne sais pas. loin d'ici en tout cas, pour ne pas attirer le malheur sur cette ville. et sur toi.»

Mé - «Il doit rester ici ! Il ne faut pas qu'il parte ! Il va se faire avoir ! Il y a des centaines de vampires là dehors !»

Mel - «Oui. je crois que c'est son intention.»

Mé - «Qu'a-t-il l'intention de faire ?...»

Mel - «Je crois. qu'il va aller se livrer lui-même.»

Médéric avait déjà quitté la pièce.

Mel - «Dieu tout-puissant, si vous existez, protégez-les... tous les deux...»

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