CHAPITRE TREIZIEME ~ ANNO AETATIS SUAE
(Dans l'Année de son Âge)

«...Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi...»

Victor HUGO , Ce siècle avait deux ans
(Les Feuilles d'Automne)

Avernus la belle ! Qui a connu tant de guerres et de famines, tant de plaies et d'épidémies ! Une ville construite pour Dieu, une ville de pèlerinages et de cérémonies sacrées, dernier rempart de la Foi des Hommes. Construite par Dame Azimut sous le signe de Dieu, elle résista à de nombreuses tentatives de destruction, mais fût finalement vaincue par sa créatrice elle-même, devenue folle de part son lien avec le Cercle des Neuf. Mais nous reviendrons sur la catastrophe qui mena cette glorieuse cité à sa perte...

Le petit Médéric de Malte grandissait aussi vite que tous les petits d'hommes, et Raziel ne cessait de s'en émerveiller : sa tête blonde et ses yeux bleus le faisaient ressembler à une poupée de porcelaine telles qu'on en voit dans les boutiques de jouets. Ses cheveux d'or bouclaient joliment et il avait de ses gestes qui n'appartiennent qu'aux anges du Paradis. Ses parents le chérissaient, tellement heureux de l'avoir vu échapper à la mort, et le comblaient de cadeaux somptueux... Mais quand il fit ses premiers pas, c'est vers Raziel qu'il accourut de toutes ses petites jambes potelées, et c'est avec Raziel qu'il préférait jouer plus qu'avec quiconque. Il se lisait dans ses yeux d'enfant une certaine admiration et un amour sans fin pour celui qu'il reconnaissait comme son sauveur...

Les de Malte étaient de riches seigneurs vivant dans une manoir à l'extrémité sud d'Avernus (la maison qui avait brûlé étant celle de la gouvernante de Médéric) : la première chose que l'on apercevait en approchant de leur domaine était la monumentale grille de fer forgé ; puis, en avançant dans l'allée longue de nombreux mètres, entourée de somptueux jardins, on se trouvait face à la porte d'entrée surmontée du blason familial : un ange et une balance sur fond outremer ; en dessous se voyait le nombre XII en chiffres romains. Philander l'expliqua à Raziel :

P - «L'ange et la balance symbolisent la justice divine ; et le XII désigne notre génération : je suis le XIIème de Malte, XIIème héritier depuis que notre famille a obtenu sa noblesse. Et Médéric est le XIIIème ; quand son tour sera venu et que je ne serai plus, le chiffre XIII sera sur le blason...»

Pour une raison inconnue, Raziel fut boule-versé en contemplant pour la première fois cette porte, de forme romane, comme celles du Palais des Clans...
Mais Raziel était tout occupé de Médéric, et lui enseigna maintes choses dés qu'il fut assez grand pour comprendre : il lui apprit tout ce qu'il savait sur le vaste monde... Il lui apprit la morale et l'honnêteté, la générosité et la pitié... Et Médéric l'écoutait avidement, le dévorant de ses grands yeux inquisiteurs.
Cela fit d'ailleurs le scandale d'Avernus : les de Malte laissent un vampire instruire leur fils unique !
Mais ils avaient tant de confiance en leur étrange compagnon, et Médéric semblait si heureux à ses côtés ! Mais ce n'était pas la seule des surprises que Raziel leur fit : il ne craignait ni l'eau ni le soleil, ni les églises ni l'argent. Toutes les croyances sur les vampires en furent bouleversées, mais chacun s'accordait à dire que Raziel n'était pas un vampire comme les autres ; d'ailleurs, personne ne se risquait à prononcer son nom...
Mais la plus grande surprise vint d'ailleurs : Raziel ne se nourrissait pas de sang... mais de la même nourriture que les humains, bien qu'il ne paraissait en ressentir aucun plaisir particulier... comme si un dégoût profond du sang humain l'empêchait de se laisser aller à ses instincts vampiriques...

Mais ceci n'était pas pour déplaire aux de Malte, qui pouvaient ainsi partager avec lui les heures de repas.
D'ailleurs, Raziel et Philander s'entretenaient souvent ensemble, et une espèce d'amitié réciproque mais distante semblait s'être installée entre eux. Ayant participé aux récentes guerres saintes, Philander avait été confronté à la vision d'un vampire malfaisant, maudit par Dieu, horrible à voir et hantant les cauchemars, et celle de Raziel, un vampire totalement différent de ceux qu'on pouvait voir dans les livres, un être doux, aimable, serviable, et à la beauté sans égale au monde. Mais Raziel s'empressa de lui préciser qu'il n'avait pas toujours été tel qu'il était aujourd'hui, et que jadis il avait été cruel et sans pitié, comme ses «semblables»...
Philander fut la seule personne mortelle, avec plus tard Médéric, à laquelle Raziel raconta son histoire : son exil, sa damnation, sa venue parmi les Hommes... Et quand son histoire fut finie, Philander, le grand prêtre-guerrier, chasseur de vampires qui avait connu d'innombrables guerres, pleura sur le sort de cet être solitaire et sans appui...

Quand il eut quinze ans, Médéric reçut sa première épée : c'était une épée légère, une épée d'enfant, toute juste bonne à embrocher un chat, mais Médéric passa tout son temps avec depuis ; et Raziel lui donna ses premières leçons d'escrime, assisté par son père, dont il se sortait plutôt bien...

M - «Je voudrais être un grand guerrier plus tard, comme père et toi : je pourfendrai les vampires par milliers, ils fuiront devant moi !»

Et Raziel se garda bien de répondre, Médéric ignorant sa véritable nature. Il n'apprit que très tard que son meilleur ami était un vampire...

Mais les années passaient, et Médéric grandissait en vigueur et en beauté : sa chevelure blonde lui tombait sur les épaules, sa peau blanche lui donnait l'air d'un ange, et ses yeux  bleus pétillaient d'intelligence et de jeunesse... Et Raziel, lui, ne vieillissait pas, restant toujours le même, aussi beau dans les ténèbres que l'était Médéric dans le soleil...
Médéric finit par s'interroger : et Raziel dût tout lui dire sur lui, sur ce qu'il était. Mais Médéric l'accepta et ses sentiments pour son mentor ne s'en trouvèrent que très légèrement changés.
Ils formaient un couple bien singulier, le blond et le brun, le ténébreux et le lumineux... Quand ils circulaient dans les rues, tout le monde se retournait pour les observer, et pour se dire tout bas : «C'est le jeune de Malte et son étrange compagnon ! Vous ne les aviez pas encore vus ?!»
Car tout le monde n'aimait pas Raziel, et beaucoup étaient ceux qui avaient perdus des parents proches ou des amis pendant les guerres saintes ; l'exploit de Raziel qu'il avait accomplit il y avait des années avait tendance à s'effacer dans les esprits, et une certaine rancune s'installa à l'encontre du vampire déchu ; tant et si bien qu'on en vint à l'accuser silencieusement de tous les maux frappant la ville, aussi minimes fussent-ils : une fausse couche, une maladie, un incendie, du bétail perdu... Mais un indéfinissable lien unit peu à peu le jeune mortel et son ami éternel ; un lien qui ne serait pas facile de briser... Comme une amitié qui tourne à l'amour, mais qui n'en a pas l'air... Car bien que Raziel soit plus vieux que tous les vieillards d'Avernus réunis, son apparence était celle d'un jeune homme, et Médéric ne le voyait  pas autrement ; et Raziel voyait Médéric comme un être pur, beau et plein de vie, mais éphémère...

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